Yuzo Fujii transforme le Tokyo du quotidien en une scène calme et cinématographique, où la lumière, les ombres, le verre et les reflets de pluie racontent l’histoire. Ses images invitent à ralentir et à remarquer une beauté que la plupart des gens ne voient pas : un geste furtif, une silhouette saisie au bon moment, une atmosphère suspendue entre nostalgie et vie urbaine contemporaine.
Régulièrement mis en avant au sein de la communauté 1X, Yuzo crée des photographies à la fois précises et profondément personnelles, fondées sur la patience, la mise au point anticipée et un sens aigu de la composition.
Dans cette interview, il explique comment la météo et la lumière influencent ses parcours, pourquoi il utilise un Leica M pour la photographie de rue, ce que Venise lui a appris sur les textures et les ruelles étroites, et comment le fait de revisiter ses archives lui permet de redécouvrir des images oubliées qui deviennent souvent les pièces manquantes d’une série plus forte.

Des premiers pas à une vision personnelle
Comment êtes-vous devenu photographe ?
Avant même de commencer la photographie, j’étais déjà attiré par l’art, le design et la musique. Mais en tant que fils aîné, on attendait de moi que je reprenne l’entreprise de mon père, alors j’ai mis de côté l’idée de faire de l’art mon métier. J’ai ensuite développé cette entreprise, tout en gardant l’envie de rester profondément connecté à l’art à travers une véritable passion.
Je pensais être trop âgé pour apprendre la peinture ou un instrument de musique à partir de zéro, mais la photographie me semblait être une pratique que je pourrais continuer à apprendre — et à apprécier — pendant de nombreuses années.
Quand j’étais plus jeune, je photographiais avec des appareils argentiques, puis j’ai fait une longue pause pour me consacrer au tennis. Je suis revenu à la photographie il y a une dizaine d’années.
Au début, j’essayais de reproduire des images de paysages célèbres. Mais cela implique souvent de retourner encore et encore aux mêmes endroits en attendant les conditions parfaites. Avec autant de photographes réunis autour du même point de vue, l’atmosphère peut aussi devenir inconfortable. Et malgré tous ces efforts, les résultats restent rarement très différents de ce qui existe déjà. J’ai alors compris que je ne créais rien qui m’appartenait vraiment.
C’est à ce moment-là que je me suis tourné vers la photographie de rue. Il n’y a pas de foule de photographes, et il est possible de créer des images uniques simplement en recherchant la lumière, les ombres et la composition. Pas besoin d’attendre : même avec seulement 30 minutes devant soi, on peut photographier.
Au-delà de quelques règles élémentaires de respect, il n’y a pas vraiment de contraintes. Chacun est libre de développer son propre style à sa manière.
Mes photographes préférés sont Saul Leiter, Fan Ho et Rinko Kawauchi.

Que cherchez-vous à capturer ou à exprimer à travers votre photographie ?
Je m’attache à saisir des scènes de la vie urbaine quotidienne — ces instants fugaces que la plupart des gens traversent sans remarquer la beauté qu’ils recèlent. J’aimerais que mes images donnent envie de penser : « Il y a tellement de beauté autour de nous », et qu’elles permettent de ressentir une composition ou une émotion qui, autrement, pourraient passer inaperçues.
J’espère aussi que mes photographies réveillent des souvenirs doux-amers et les histoires personnelles que nous portons tous en nous. Je suis particulièrement attiré par les atmosphères nostalgiques et cinématographiques, et c’est très gratifiant lorsqu’une de mes images fait ressurgir chez quelqu’un un souvenir précieux — ou même une aspiration intime.
« J’espère que mes images réveillent des souvenirs doux-amers et les histoires personnelles que nous portons tous en nous. »

Tokyo en pratique — routine, conditions et matériel
À quoi ressemble votre routine habituelle lorsque vous partez photographier ?
L’endroit où je vais dépend entièrement des conditions : lumière du matin ou du soir, air vif de l’hiver à Tokyo, floraisons printanières, couleurs d’automne, position du soleil, etc.
Les jours ensoleillés, je cherche des lieux où la lumière et les ombres sont particulièrement belles — des musées, par exemple, ou des quartiers bordés de gratte-ciel.
Les nuits de pluie, que j’aime tout particulièrement, je me rends dans des endroits où les rues se transforment en une toile de reflets colorés.
Les jours gris, en revanche… je dois reconnaître que ce n’est pas vraiment mon truc.

Lorsque vous partez photographier à Tokyo, comment choisissez-vous votre matériel ?
Pour la photographie de rue en journée dans le centre de Tokyo, je sélectionne généralement trois ou quatre objectifs parmi les focales 18 mm, 21 mm, 28 mm, 35 mm et 50 mm. Le soir, je me limite le plus souvent au 35 mm et au 50 mm.
Pour des événements comme les festivals, il m’arrive aussi d’emporter un zoom standard ou un téléobjectif, selon la situation.

Vous photographiez avec un Leica — qu’aimez-vous particulièrement dans cet appareil, et comment influence-t-il votre pratique de la photographie de rue ?
Je continue de penser que la série Leica M fait partie des appareils les mieux adaptés à la photographie de rue en milieu urbain. Ils sont compacts, silencieux et discrets. Les objectifs M offrent un très beau micro-contraste, une vraie sensation de profondeur et des couleurs à la fois riches et raffinées. Rien que le fait de revoir les images sur l’écran arrière est déjà enthousiasmant.
Dans des scènes urbaines très animées, il est essentiel de pouvoir isoler son sujet. Je photographie souvent à travers des vitres et, dans de nombreuses situations, le télémètre peut se révéler plus rapide que l’autofocus.
Il y a quelque chose de très particulier dans le fait de faire la mise au point à l’avance, d’attendre patiemment, puis de déclencher au moment précis où la bonne personne entre dans le cadre.

Vous avez récemment voyagé en Italie. Du point de vue de la photographie de rue, quelles différences vous ont le plus marqué entre Venise et Tokyo ?
Je suis particulièrement attiré par les textures — l’eau, la pierre patinée par le temps, le bois, le métal — ainsi que par les ruelles étroites. Venise réunit tout cela. Les canaux s’intègrent naturellement aux scènes du quotidien et, comme les passages sont très étroits, il n’y a pas de voitures. C’est un environnement qui correspond parfaitement à ce que j’aime photographier.
Tokyo possède aussi ses ruelles étroites, mais elles sont bien moins nombreuses qu’à Venise. En revanche, la ville offre une variété beaucoup plus grande de décors et d’atmosphères.

Construire une série cohérente à partir d’images individuelles
Vous êtes sélectionné depuis 7 ans dans la catégorie 3×3 du Tokyo Camera Club — une série de neuf images au format carré partageant un même thème ou une même ambiance. Partez-vous d’un concept précis, ou le découvrez-vous ensuite en reliant vos images ?
Le concours 3×3 est extrêmement exigeant chaque année.
Auparavant, je photographiais en pensant directement au format 1:1, mais le résultat ne me satisfaisait jamais vraiment. Avec le temps, j’ai compris que les séries les plus fortes naissent plutôt d’une collection d’images que j’ai réellement envie de créer — des photographies qui viennent du cœur — puis d’un travail de sélection et d’assemblage pour construire le 3×3.

Pouvez-vous décrire votre workflow de post-traitement, de la sélection des images aux retouches finales ?
Je photographie en RAW et j’effectue l’essentiel de mes retouches dans Lightroom Classic.
Pour les images que je souhaite mettre particulièrement en valeur, je les traite d’abord avec DxO PureRAW, puis je les affine dans Photoshop à l’aide de Topaz Denoise AI et Topaz Sharpen AI. Pour les portraits, j’utilise également Retouch4me.

Vous utilisez Peakto. Quelles fonctionnalités trouvez-vous les plus utiles, et comment l’intégrez-vous à votre workflow quotidien de photographe ?
La fonctionnalité « Trouver des médias similaires » est incroyablement utile — et vraiment agréable à utiliser. Elle m’aide souvent à redécouvrir d’anciennes images que j’avais complètement oubliées.

À quelles communautés, clubs ou événements photographiques participez-vous, et comment influencent-ils ou soutiennent-ils votre travail ?
Je fais partie de plusieurs communautés et groupes photographiques qui continuent d’influencer ma manière de voir et de travailler :
- 1x (membre professionnel)
- JLUG (Japan Leica Users Group)
- Tokyo Camera Club
Découvrir le travail d’autres photographes talentueux est une grande source d’inspiration — et un apprentissage permanent.
Quel conseil donneriez-vous à un jeune photographe qui débute, en particulier s’il s’intéresse à la photographie de rue ?
Échangez avec des photographes expérimentés : vous apprendrez énormément à leur contact, qu’il s’agisse du choix du matériel, des techniques de prise de vue ou encore de lieux que vous n’auriez peut-être jamais découverts par vous-même.
Et surtout, confrontez-vous régulièrement au travail de grands photographes. C’est une formidable source d’inspiration qui vous donnera constamment envie de progresser et d’aller plus loin.

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Crédit photo : © Yuzo Fujii











