Pour Philip Makanna, la photographie aéronautique n’a jamais été seulement une affaire d’avions. Elle a toujours été liée à la mémoire, à l’émerveillement et aux rêves nés dans son enfance.
Depuis plus de cinq décennies, ses photographies GHOSTS redonnent vie aux avions historiques — non pas simplement comme des machines, mais comme les symboles d’une autre époque. Aujourd’hui, avec une archive de plus de 200 000 images, Makanna pense autant à la préservation qu’à la création : comment faire en sorte qu’une vie entière de photographies reste accessible, porteuse de sens et vivante pour les générations futures.
Dans cette interview, il revient sur les vols, les images et les histoires qui ont façonné son travail — ainsi que sur l’héritage qu’il espère laisser derrière lui : « J’espère que quelqu’un pourra rêver mes rêves. »

Les débuts
Vous avez réalisé votre première photographie aéronautique en 1974. Vous souvenez-vous de cette photo — et de ce qui vous a poussé à braquer votre appareil vers un avion pour la première fois ?
Je m’étais rendu aux Reno Air Races pour photographier une équipe de parachutistes. Cette année-là, un groupe d’avions de la Seconde Guerre mondiale de la Confederate Air Force était également présent à Reno. Je suis né en 1940 et j’ai grandi avec ces avions. Je les connaissais à travers mes rêves.

Y a-t-il eu un moment où vous avez compris que la photographie aéronautique allait devenir bien plus qu’un simple hobby pour vous ?
Je suis allé à New York dans l’espoir de trouver un éditeur pour un livre consacré à mes photographies de cirque. À New York, mon travail sur le cirque a plu, mais c’est finalement la petite sélection de photos d’avions que j’avais emportée avec moi qui a retenu l’attention.
En 1976, l’éditeur m’a envoyé au Texas, où j’ai écrit et photographié mon premier livre : GHOSTS, A Time Remembered (1978). En 1980, ma femme et moi avons publié le premier calendrier GHOSTS. Nous publions le calendrier GHOSTS depuis 47 ans, et 13 livres GHOSTS ont vu le jour.

Plus de 50 ans plus tard, qu’est-ce qui vous émerveille encore lorsque vous voyez l’un de ces avions prendre son envol ?
Voler est un rêve que nous partageons tous. Le vol offre une perspective particulière… voir le monde d’en haut… observer les motifs que nous dessinons… se déplacer librement comme un oiseau. Il n’y a rien de plus magique que de quitter le sol, traverser les nuages, puis rencontrer un autre avion dans le ciel et voler ensemble, aile contre aile. Voler, c’est entrer dans un monde secret fait d’émerveillement, de beauté et de grâce.
Photographier les GHOSTS
Vous avez choisi le nom GHOSTS pour votre travail. Que représente ce mot pour vous ?
GHOSTS fait référence aux mystères du passé. Mon travail a toujours été tourné vers l’histoire et la mémoire.
GHOSTS, A Time Remembered — J’ai le souvenir flou d’un profond grondement. La porte moustiquaire claque et ma mère traverse la pelouse en courant.
« Des avions !… »
La main au-dessus des yeux, scrutant le ciel, elle se perd dans le tonnerre qui roule au-dessus de nous. Elle pointe du doigt et j’aperçois de minuscules ombres dans les nuages. Des avions sont en route vers un endroit qui dépasse mon imagination.

Vos photographies ne se contentent pas de documenter des avions — elles donnent souvent l’impression de les rendre vivants. Qu’essayez-vous de capturer au-delà de la machine elle-même ?
J’essaie de photographier les rêves que j’avais lorsque j’étais petit garçon.
J’étais un enfant de la guerre. Comme la plupart des autres garçons de ma génération, je croyais que les avions étaient magiques ; nous rêvions et écoutions avec émerveillement les histoires que l’on racontait à leur sujet.
Je me souviens avoir entendu dire qu’à l’aube du Débarquement, le ciel était rempli, d’un horizon à l’autre, de bandes noires et blanches peintes sur les ailes de chaque avion. C’étaient des marques simples et secrètes qui assombrissaient le ciel au-dessus de la Manche ce jour-là. Nous ne les avons pas vues, mais nous en avons rêvé.

Les avions historiques sont des sujets spectaculaires, mais ils doivent aussi être incroyablement difficiles à photographier. Qu’est-ce qui fait, selon vous, une grande photographie aéronautique ? Y a-t-il du matériel spécifique que vous recommanderiez pour ce type de photographie ?
Voler est magnifique, mais c’est aussi très dangereux. Une erreur peut être cruelle. J’ai survécu à trois accidents… de « bons accidents ». Un bon accident, c’est un accident dont on peut sortir en marchant. La meilleure protection consiste à choisir soigneusement ses pilotes, mais nous restons toujours à la merci du destin.

Après plus de cinq décennies à photographier l’aviation, y a-t-il un vol, un avion ou une photographie qui reste particulièrement gravé dans votre mémoire ?
Un seul vol ? — Ils étaient tous inoubliables.
Un seul vol ? — J’ai volé pendant de nombreuses années avec le grand Lefty Gardner et son P-38. Après la mort de Lefty, son P-38 a été restauré, et j’ai eu l’occasion de voler à nouveau à ses côtés, au-dessus d’un lac au Texas. Ce matin-là, mon pilote était le fils de Lefty.


Une vie en images
La photographie a énormément évolué depuis vos débuts dans les années 1970. Qu’est-ce que le passage de l’argentique au numérique a le plus changé dans votre manière de travailler ?
Le numérique a représenté un immense changement, et clairement pour le meilleur. J’ai été l’un des derniers à passer de l’argentique au numérique. Je refusais de croire que le numérique puisse être meilleur que le Kodachrome. J’avais complètement tort !
La qualité d’image s’est améliorée. La possibilité de retoucher les images et de les transmettre facilement d’une personne à une autre est devenue extrêmement importante. La technologie numérique a ouvert le monde.

Vous avez aujourd’hui plus de 200 000 photographies dans votre collection. Lorsque vous regardez ces archives, y voyez-vous une bibliothèque photographique, une histoire personnelle, un témoignage historique — ou peut-être les trois à la fois ?
J’ai documenté des centaines de types d’avions. Mon travail commence avec des Blériot d’origine datant de 1911. J’ai photographié de nombreux avions de la Première Guerre mondiale. J’ai volé dans des appareils d’origine vieux de plus de 100 ans. J’ai photographié et pris place à bord de centaines d’avions de la Seconde Guerre mondiale.
J’ai photographié l’Histoire.
J’ai sécurisé l’ensemble de mon travail consacré à l’aviation ainsi qu’une partie de mon travail personnel, mais je m’inquiète de son avenir. Est-ce que quelqu’un s’intéressera encore à ce que j’ai fait lorsque je ne serai plus là ? Est-ce que quelqu’un sera encore capable de retrouver mon travail ?

Votre manière d’organiser et de revisiter vos photographies a-t-elle évolué à mesure que votre collection s’est agrandie ? Quel est aujourd’hui votre workflow pour gérer vos archives ?
Mes 50 années de travail sont aujourd’hui entièrement gérées numériquement. Mes fichiers sont regroupés dans des catégories qui se recoupent entre elles. Mon travail aéronautique est classé par type d’avion et par lieu de prise de vue. Mon travail personnel est organisé en différentes catégories : Personnes – Paysages – Films – « Art »…
L’ensemble de mon travail est immédiatement accessible et peut facilement passer de mon ordinateur au reste du monde. C’est extrêmement important.
Pensez-vous que les photographes prennent suffisamment en compte la préservation à long terme de leur travail numérique lorsqu’ils choisissent les logiciels qu’ils utilisent aujourd’hui ? Pourquoi est-ce si important ?
Au cours des 20 dernières années, j’ai organisé et conservé mon travail argentique et numérique grâce à un excellent système de gestion : Media Pro. Mais, à ma connaissance, Media Pro n’est aujourd’hui plus maintenu. Je dois donc reconstruire mes archives dans un système plus largement utilisé, et ce n’est pas une tâche facile.
Si mes archives ne peuvent pas être facilement consultées par les générations futures, elles finiront par disparaître.

Au-delà du changement de logiciel, le fait de déplacer votre collection vous a-t-il amené à porter un regard différent sur vos archives ou donné envie de revisiter certaines parties de votre travail ?
Mon système est rapide et très flexible. Il m’a permis de parcourir ma propre vie. Il a fait ressurgir des détails et des histoires secrètes que j’avais oubliés.
Je continue à travailler sur mes photographies aéronautiques, mais je réalise actuellement de petits livres à partir de mes autres images. J’ai intitulé chacun de ces ouvrages FORTY FOUR PHOTOGRAPHS. Je viens récemment de terminer le LIVRE DIX. Chacun de ces livres est un récit visuel… un poème personnel.


Photographie, mémoire et transmission
Les avions que vous photographiez sont eux-mêmes des témoins de l’Histoire. Préserver vos photographies est-il devenu de plus en plus important à vos yeux, comme une autre manière de préserver cette histoire ?
Oui. Je suis moi-même devenu une vieille chose, aujourd’hui. Préserver mon travail est devenu la chose la plus importante de ma vie.
Je ne vole plus. Je passe mes journées à parcourir mon passé… à éditer… à essayer de donner du sens à ce qui mérite d’être conservé… à jeter ce qui ne le mérite pas. J’essaie de donner une forme à ce que j’ai accompli afin de le rendre compréhensible et accessible.

Lorsque quelqu’un découvrira vos photographies GHOSTS dans 20 ou 30 ans, qu’aimeriez-vous qu’il ressente ou comprenne ?
J’espère que quelqu’un pourra rêver mes rêves.
Et enfin, quel conseil donneriez-vous à un jeune photographe qui souhaite consacrer des années — peut-être même toute une vie — à photographier un sujet qui lui tient profondément à cœur ?
Étudiez le travail de Jacques Henri Lartigue. Étudiez-le et prenez-y plaisir…
Étudiez le travail d’Henri Cartier-Bresson. Étudiez-le et prenez-y plaisir…
Je souhaite à chaque jeune photographe d’avoir autant de chance que moi.

Pour découvrir davantage le travail de Philip Makanna consacré à l’aviation, rendez-vous sur son site web.
Crédit photo : © Philip Makanna/GHOSTS












