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IA et photographie : le médium risque-t-il de disparaître ?

AI and Photography - Is the Medium at Risk of Disappearing - 00
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Selon la définition classique, l’intelligence artificielle, connue sous le sigle IA, est un processus d’imitation de l’intelligence humaine qui repose sur la création et l’application d’algorithmes exécutés dans un environnement informatique dynamique. Son objectif est de permettre aux ordinateurs de penser et d’agir comme des êtres humains.

Sa source ? Les milliers, millions, milliards d’informations partagées et disponibles sur Internet. Textes en prose, argot, alexandrins, dialectes, analyses, audits, images de paysages, portraits, natures mortes, illustrations réalisées au pinceau, à la craie, à la bombe de peinture… un inventaire XXL à la Prévert, collecté et mis à disposition en un simple clic. Ce déluge numérique étanche notre soif, facilite nos recherches les plus pointues, se substitue à nous, mais est-il réellement une version améliorée de nous-mêmes ?

Midjourney, DALL·E, ChatGPT

L’arrivée des générateurs d’images bouleverse également les codes de la photographie traditionnelle. La nuance est d’ailleurs essentielle : on parle ici d’« image » plutôt que de « photographie », une distinction qui est loin d’être anodine.

Parmi les stars de ces assistants virtuels figure Midjourney, lancé en juillet 2022, qui, pour 10 dollars par mois, génère des illustrations à partir de simples requêtes textuelles. Sa dernière version a notamment attiré l’attention avec la publication d’une image du pape vêtu d’une immaculée doudoune blanche. Le compte Instagram d’un certain Jos Avery, qui partageait de magnifiques portraits mélancoliques en noir et blanc, était lui aussi alimenté par Midjourney.

Vient ensuite DALL·E, puis DALL·E 2 et DALL·E 3, chaque version devenant toujours plus sophistiquée et plus précise dans sa capacité à répondre à des demandes nuancées. ChatGPT, dans sa version 4, peut également créer des images à volonté. Ces logiciels d’analyse et de génération d’images font écho à notre imagination de manière si spectaculaire que certaines créations composées par IA ont même remporté de prestigieux prix de photographie.

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© Midjourney
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Un prix qui suscite le malaise… ou pas

L’image qui a remporté le prix de la catégorie « Creative » décerné par la World Photography Organisation lors des Sony World Photography Awards a en réalité été entièrement créée par une IA, à partir des instructions précises du photographe Boris Eldagsen.

Seule ombre au tableau : cette image n’a jamais été capturée par un appareil photographique. Il s’agit donc d’une pure fiction, composée à partir d’un assemblage de visages puisés dans une immense base de données mondiale, correspondant à l’époque demandée et éclairés dans le style des photographies en noir et blanc des années 1940.

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PSEUDOMONIA : Fake Memories

L’artiste a volontairement présenté cette création afin de mieux dénoncer le fait que l’IA n’est pas de l’art, et encore moins de la photographie. « Ces images ont été imaginées, explique-t-il, à partir du langage, puis retravaillées entre 20 et 40 fois à l’aide de générateurs d’images alimentés par l’IA. J’ai participé à ce concours avec cette fausse image pour voir si les compétitions étaient prêtes à accueillir des œuvres assistées par l’IA. Elles ne le sont pas », poursuit-il.

Boris Eldagsen a bien entendu refusé le prix. Son intention était de provoquer une réflexion nécessaire autour de la photographie car, selon lui, cette création ne constitue en rien une œuvre d’art, ne correspond pas davantage à sa propre conception de l’art, et encore moins à celle de la photographie. Le débat était pourtant passionnant et porteur d’enjeux importants, mais les organisateurs l’ont évacué en choisissant le déni. L’image a tout simplement été retirée de la cérémonie.

Autre exemple : le concours organisé par Digidirect, une importante enseigne australienne spécialisée dans la photographie. La photographie gagnante a été annoncée sur leur compte Instagram.

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© Jane Eykes « Summer »
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Derrière le pseudonyme Jane Eykes se cache en réalité une entreprise spécialisée dans l’intelligence artificielle basée à Sydney : Absolutely Ai. Le nom de la photographe est un clin d’œil à un artiste du XVe siècle, auteur du tableau le plus volé de l’histoire ! L’entreprise a elle-même révélé la supercherie mais, contrairement au cas précédent, Digidirect a maintenu et validé son choix.

Les auteurs de l’imposture expliquent :
« Nous avons fait cela pour montrer que nous sommes à un tournant dans l’évolution des technologies d’intelligence artificielle, ce qui soulève la question suivante : une image générée par IA peut-elle non seulement passer inaperçue, mais aussi être récompensée ? Notre image n’a jamais existé. Ni cette plage en particulier, ni cette portion d’océan. Elle est simplement constituée d’une infinité de pixels, issus d’une infinité de photographies publiées en ligne au fil des années par toutes sortes de personnes. »

Un postulat : la réalité n’a plus sa place en photographie

Même si nous avons le sentiment qu’il n’y a plus de retour en arrière possible, que le génie est définitivement sorti de sa bouteille et que cela nous effraie encore un peu, tout cela n’est en réalité que la suite logique de tous les petits ajustements apportés au réel que nous avons toujours pratiqués en chambre noire. D’abord en utilisant des masques lors du développement de nos photographies argentiques, puis, plus tard, en ayant recours à toutes les applications dédiées à l’image qui ont envahi le marché de la photographie numérique.

Photoshop, Lightroom, Luminar Neo, Topaz Labs et bien d’autres ont pris le relais dans l’univers numérique, nous offrant une qualité inégalée et une rapidité d’exécution impressionnante. Soyons honnêtes : nous étions déjà des apprentis sorciers bien avant l’arrivée de l’intelligence artificielle !

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©Epik

La photographie comme représentation de la réalité ou du monde ? L’image de presse n’est déjà plus une preuve en soi, et avec l’IA, nous sommes passés à l’étape supérieure. Cette remise en question est brutalement balayée par les usages.

Qui sera touché en première ligne ? Certainement une partie des professionnels de la photographie : reporters de guerre, documentaristes, témoins de l’Histoire qui observent le monde pour nous informer. Il faudra aiguiser notre regard pour repérer les falsifications, car l’IA continue de s’enrichir et de se rapprocher toujours davantage de la réalité. Et même lorsque la supercherie sera dévoilée, les deepfakes auront malheureusement déjà fait le tour du monde.

L’IA peut aussi se tromper dans son interprétation. Récemment, lorsqu’on lui a demandé de rechercher des photos d’écoles situées dans les banlieues et dans les villes françaises, le résultat s’est révélé désastreux. En se basant sur le nombre important d’images prises récemment dans les banlieues, notamment lors des émeutes de mai 2023, l’IA fournit ainsi une représentation faussée de la réalité. Quant à la seconde requête, force est de constater que les écoles urbaines proposées ressemblent davantage à un décor tout droit sorti de l’univers de Mary Poppins qu’à nos véritables établissements scolaires.

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© The Washington Post

Cette vague appelée Intelligence Artificielle — que certains seraient tentés de qualifier de malveillante — entraîne bel et bien un changement radical.

Fur Affinity, une communauté contestataire, tente de remonter le courant, à la manière des saumons remontant une rivière. Pourtant, il semble plus constructif d’émettre des mises en garde et d’établir des règles éthiques que de lutter frontalement contre cette avancée révolutionnaire et inévitable, désormais à la portée de tous.

La photographie créative : grande gagnante de cette révolution ?

La créativité repose toujours sur ce qui nous nourrit. La lecture, l’apprentissage, les expositions artistiques — et pas seulement photographiques —, les voyages, les concerts ou la musique que nous écoutons au quotidien, les échanges, la philosophie, les expériences… Picasso, Soulages, Uccello, Margaret Cameron, Giacometti, Léonard de Vinci, Bach ou Mozart ont eux aussi été influencés par les œuvres de leur époque, et continuent à nourrir notre imaginaire de la même manière.

L’inspiration créative s’est donc toujours construite à partir de celle des autres. Que fait l’IA aujourd’hui ? Chaque image conçue par une intelligence artificielle s’appuie sur des millions, voire des milliards d’éléments « empruntés » à autant de créateurs pour produire quelque chose de nouveau, souvent spectaculaire.

La « post-photographie »

Ce terme, forgé par le photographe et blogueur américain Andy Adams (FlakPhoto Digest), désigne des pratiques artistiques qui remettent en question la définition traditionnelle de la photographie en la combinant avec d’autres médiums.

Aujourd’hui, c’est en effet le regard créatif, accompagné de nouvelles techniques, qui fait la différence. Les artistes utilisent et mélangent différents procédés, parmi lesquels la photographie, qui n’est donc plus l’unique instrument de création. Elle devient un outil, au même titre qu’une toile pour peindre ou que des notes pour composer de la musique. Associée à d’autres moyens d’expression comme le dessin ou la peinture, la photographie offre une toute nouvelle richesse créative qui séduit aujourd’hui de nombreux artistes. Certains se situent déjà à mi-chemin entre plusieurs disciplines, en intégrant par exemple des éléments 3D ou de la peinture à leurs photographies.

Michel Redon, photographe plasticien, jongle déjà avec ces innovations, qu’il considère comme de véritables instruments au service de sa créativité.

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© Michel Redon
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La naissance de la « promptographie »

Revenons à Boris Eldagsen, qui a choisi de baptiser « promptographies » ces œuvres visuelles conçues par un artiste en collaboration avec l’IA. Un nouveau type d’imagerie qui devrait sans aucun doute se multiplier dans les années à venir.

Ayant flairé le potentiel commercial, Fabrice Greco, propriétaire d’un studio de création à Paris, propose déjà une collection de ces œuvres uniques. Les visuels sont imprimés sur du papier photographique haute définition, offrant une qualité exceptionnelle.

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Nous assistons à l’émergence d’une toute nouvelle forme d’imagerie. nAujourd’hui, ceux qui maîtrisent la photographie ne savent pas nécessairement dessiner comme un peintre.

Demain, ceux qui créent des images auront-ils encore besoin d’avoir un paysage réel sous les yeux ou une personne devant eux pour réaliser un portrait ?

Les mots du philosophe français Edgar Morin viennent alors à l’esprit et font écho à son inquiétude face à l’effacement de la pensée complexe : « Je crains autant l’intelligence superficielle que l’intelligence artificielle. »

Qu’en pensez-vous ?


Remerciements: Laurent Breillat (Apprendre la photo), Robin Lamorlette (Clubic), Stéphane Lecalme (Developpez.com), Michel Redon.

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